Un filet pour économiser 45 % de gazole

Les fileyeurs Ange et Aurélien Calli proposent aux patrons de remplacer le nylon par du Dyneema, plus résistant et surtout plus léger. Une petite révolution ?

Filet

Dans ce contexte de crise de la pêche chalutière, chaque armement tente de réduire ses frais fixes pour gagner en rentabilité. Le fait de repenser les filets peut-il être source
d’économies ?
Bien sûr. Depuis quatre ou cinq ans nous travaillons à cela. Un exemple : pendant des années, les chalutiers de fond ont travaillé avec un système de “fourches” (deux câbles qui tiennent
le filet ouvert) garantissant une ouverture verticale très importante du filet. Ainsi, avec ces filets présentant une ouverture verticale de 7 à 8 mètres, ils pouvaient pêcher dupoisson de fond, mais aussi un peu de poisson pélagique (de pleine eau, NDLR).
Or, on s’est peu à peu aperçu que ce système freinait beaucoup le bateau, augmentait considérablement sa consommation en gazole sans pour autant permettre de pêcher plus (*).
D’autant que le poisson bleu s’est raréfié. Alors on a changé de système.

C’est-à-dire ?
Nous avons remplacé les “fourches” qui ouvraient verticalement le filet par ce que l’on appelle des “pattes d’oie”. Et depuis 18 mois environ, tout le monde s’y est mis. La patte d’oie, c’est une fourche horizontale.
Avec ce système, le filet sera beaucoup moins ouvert verticalement (1,5 m à 2 m contre 8 m avant) mais en revanche plus large (une sorte de rectangle, à plat, au fond de l’eau). Et on s’est rendu compte que pour la même pêche, chaque chalutier économise déjà près de 30 % de carburant.

Comment décidez-vous des modifications techniques à
apporter aux filets que vous fabriquez ?

Hormis les scientifiques d’Ifremer, il n’y a que nous qui travaillons là-dessus. Et ce qui nous importe le plus, en fait, c’est d’écouter les patrons pêcheurs. Mais nous avons aussi une expérience de la mer (lire en encadré). Qu’est-ce que représente, en terme de main-d’oeuvre, la fabrication d’un filet de pêche ? Ça dépend. Pour un chalut de fond, que nous montons à la main après l’avoir “projeté” sur ordinateur, il faut compter 200 heures de travail. Leur surface est d’environ 120 m2 (contre 170 m2 par le passé). Un filet pélagique (utilisé pour la sardine, les anchois…) est en revanche beaucoup plus grand, de l’ordre de 300 m2, et plus cher. Justement, combien se vend un filet fabriqué par Ange ou Aurélien Calli? Un filet en nylon pour le chalut de fond se vend, matière première incluse (le nylon coûte tout de même 12 € le kilo), 6 000 €. Mais désormais, il y a mieux : c’est le filet en Dyneema.

«Deux fois plus cher, cinq fois plus résistant »

C’est une nouvelle matière ?
C’est du polyéthylène utilisé pour les cordes de parachute, d’escalade, dans les sports extrêmes, etc. Ce produit est cinq fois plus résistant que du nylon classique et deux fois plus léger. Il se dit qu’une corde de Dyneema de 12 mm a la résistance d’un câble de 17 mm ! En plus, cette matière ne prend pas l’eau (qui alourdit un filet classique) ni les impuretés, qui glissent dessus. Dans le Nord, ils l’utilisent déjà mais en Languedoc, c’est assez rare.

Cette nouvelle matière a sûrement un défaut...
Pour l’heure, son principal défaut, c’est son prix : 80 € le kg. Du coup, le filet de fond en Dyneema® que nous fabriquons coûte deux fois plus cher qu’un filet en nylon, aux alentours de 12 000 €.

À ce prix-là, vous avez dû avoir du mal à convaincre les patrons de
s’en équiper, non?
C’est une histoire de confiance. Le premier bateau à s’en être équipé, et le seul qui l’utilise actuellement à Sète, c’est le Stéphane-Cardone, qui apparemment s’y retrouve. Mais L’Angevine nous en a aussi commandé un. Nous travaillons dessus. À ces nouveaux filets, nous avons parailleurs associé de nouveaux panneaux, plus petits et équipés de lames
de façon à ce qu’ils créent une retenue moindre quand on chalute dans la vase et le sable, comme c’est souvent le cas dans le Golfe du Lion. Et bien sûr, quand un bateau décide de s’en équiper, nous pouvons aussi intervenir à bord pour assurer les réglages.

Pour vous, l’investissement peut-il
être rapidement rentabilisé ?
On estime que ces nouveaux filets, associés à de plus petits panneaux et bien sûr au système de patte d’oie, peuvent permettre à un patron de faire une économie de 45 % du gazole
consommé durant les traits de chalut (le temps durant lequel le filet est effectivement au fond). Soit passer de dix tonnes à six tonnes de gazole semaine. Et une économie hebdomadaire de près de 3 000, c’est énorme.

Les Calli : de Palerme à Sète
Avant de se
consacrer à temps plein à la fabrication de filets, Ange Calli était patron
pêcheur. Issu d’une famille sicilienne, un temps immigrée en Tunisie, puis à Sète, il fut
co-propriétaire du
Tarzan puis du Cisberlande II, un thonier transformé en chalutier. Aujourd’hui, avec son fils
Aurélien, ce fileyeur d’expérience “couvre” 80 % de la flottille sétoise.
Il en a conçu les filets, et en assure l’entretien, dans la mesure où « un pêcheur qui respecte son
matériel doit faire désarmer son filet tous les
deux mois » (les liens
entre cordages et maille sont alors changés). C’est dans l’enceinte du hangar de la concession
pêche, quai A, « logés par la profession » que les Calli travaillent, six jours sur sept.
Tous deux “embarqués” sur un chalutier (ils figurent sur le rôle d’équipage mais travaillent à
terre), ils ont aussi créé leurs
micro-entreprises de manière à pouvoir répondre aux demandes de tous les armements (qui sont
désormais rares à posséder leur propre fil yeur), et établir des
factures.

 

Une brigade “anti rats” monte la garde autour des filets

Filet 2

  • Les chats sont les principaux alliés des fileyeurs au quai A.

 

On l’a dit : le nylon, ça n’est pas donné. Et les nouveaux ballots de polyéthylène utilisés pour la conception des filets encore moins. Aussi l’ennemi principal des fileyeurs qui officient dans le hangar du quai A, comme de tous les pêcheurs sétois d’ailleurs (puisque leurs filets y passent en réparation), ce sont les rats.
Pour lutter contre ces rongeurs, protéger leur matière première et les filets de leurs clients, les Calli ont eu l’idée de fixer là les matous de passage. « Ici, ils ont tout », se réjouit aujourd’hui Ange Calli : la gamelle - géante - de croquettes, du poisson pour améliorer l’ordinaire et même des flotteurs de filets pour se faire les griffes ! Bref, les chats sont désormais une bonne quinzaine et bien malin le rat qui parviendra à approcher des filets sans prendre un coup de griffe. À moins que trop bien nourris, ils ne relâchent leur vigilance…
Ce serait ballot.

*Article et propos recueillit sur MIDI LIBRE

 

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Date de dernière mise à jour : 01/06/2016

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